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17/10/2008

La Grand Maître virtuel (01)

Le Grand Maître virtuel_01.jpg(01) Un homme comme un autre?

« Dès lors qu’on a une vie intérieure, on mène déjà une double vie. »Pierre Assouline

Ce soir-là, il rentra chez lui, à peine plus tard que d’habitude. Ce moment correspondait pour la plupart des gens au moment où ceux-ci avaient déjà soupé dans leur petit meublé.

La journée avait été dure. Pas mal de problèmes avaient émaillé le jour de ce grand blond aux yeux bleus. Costume classique sans excès. La cravate décrochée. Le bouton de col apparent. Une barbe naissante. Démarche non-chalante. Du “Brad Pitt” sur le retour et surtout pas de distraction à la manière du Grand blond avec une chaussure noire. Pas idiot pour se faire remarquer de la sorte.

Une jolie fille aurait pu être attirée du premier coup d’œil s’il n’y avait pas la surprise de son visage dur en lame de couteau. Le charme, il en avait à l’extérieur mais sans ostentation voulue. A l’intérieur, aussi, mais il fallait passer plus de temps avec lui pour le découvrir. Et, le temps, c’est ce qu’il n’accordait qu’en extrême urgence et à très peu de monde. Un sourire, oui, une parole en filigrane, à la rigueur, plus, s’abstenir. Le nombre de ses amis, c’est sûr, ne nécessitait aucun doigts que comptait une main. Les amies, c’était simplement “persona incognita”. Asocial, l’amitié, connaît pas. Les femmes ne l’avaient jamais intéressé. Si elles l’ignoraient, il les remerciait sans le leur dire. Lui serait resté de marbre et sans état d’âme.

Pourtant, sous le chapeau résidait un réseau de neurones de première force. Il le savait et il en profitait pour son propre usage en exclusivité. Un psychiatre, sans beaucoup de recherche approfondie, aurait même pu déceler, chez lui, le grain de « psychopathe » en puissance.

Vic était fils unique. Élève très doué, très effacé, construit par lui-même.

Ni sa mère, ni son père n’avaient contribué, en effet, à son élévation de l’esprit. Le temps ou les capacités nécessaires leurs avait manqué. Vic n’avait d’ailleurs recherché aucune aide auprès d’eux. Il ne leur en voulait pas. Jeune, il se réfugiait souvent dans sa chambre. A l’abri des regards et des préoccupations des grands, pour construire son ego, il se berçait de lectures qu’il avait récupéré dans la bibliothèque de son père, ingénieur en électronique et toujours en déplacement à l’étranger. Le suspense de ses intrusions inédites est ce qu’il avait trouvé de mieux pour répondre à ce manque de communications. Sa mère, par contre, n’avait tout simplement pas eu le niveau suffisant intellectuellement pour lui prodiguer plus que des soins typiquement maternels et non scolaires.

A l’école, le potentiel de Vic avait très vite été décelé. Alors que ses condisciples s’attardaient encore à la résolution de problèmes typiquement arithmétiques ou liés aux jeux, lui, prenait ses distances vis-à-vis des programmes dans lesquels il se sentait à l’étroit. Cette avance construite avec opiniâtreté lui permettait d’utiliser l’algèbre à sa mode sans en connaître l’existence. L’abstraction venait déjà au secours du concret. Son instituteur, face à son mutisme, avait même soupçonné, un temps, un certain autisme. Le dé-synchronisme avec le niveau d’étude fut jugé seul responsable. Avancer de classe, le sauva.

Étudiant, il trouva le secteur de l’informatique à ses débuts. Pas encore de sections réservées dans cette discipline. Une licence et un doctorat en intelligence artificielle et robotique lui permirent de conclure des études avec les félicitations du jury. Bardé de ce genre de diplôme, il pouvait voir venir l’avenir avec sérénité. Cela devait être le cas mais, pas nécessairement comme aurait pu l’espérer le bon père de famille. Mais parler de cela, c’est déjà entrer dans notre histoire.

Son job, il le jugeait intéressant, passionnant même. Utiliser, de manière aussi ajustée, son expertise en la matière, le satisfaisait et effaçait largement une progression assez peu cernée à sa juste valeur. Il n’en avait cure. Le travail, il le plaçait au niveau du hobby.

La recherche et le développement constituaient les principales préoccupations de son service. Grâce à leur expertise, aider les autres services dans leurs problèmes informatiques. Un complément très occasionnel, cependant. Les gens qui constituaient l’équipe se retrouvaient au fond d’un couloir et personne n’y avait accès autrement qu’avec une carte de sécurité très spécifique avec quelques éléments supplémentaires, incrustées dans les circuits de la puce électronique pour assurer l’accès aux seuls détenteurs.

Les budgets alloués à l’équipe relevaient d’un véritable secret d’état. A l’extérieur du bureau, on savait que les gens de l’intérieur s’occupaient d’intelligence artificielle sans aucune autre précision. Notre homme était, malgré tout, reconnu comme une sommité dans laquelle tous les autres membres du groupe pouvaient puiser les idées. Les solutions aux problèmes, il pouvait s’en vanter en avoir trouvées et des meilleurs. Pragmatique, les solutions qualifiées d’alambiquées n’avaient jamais eu sa préférence.

Dans cet état d’esprit, les heures supplémentaires étaient très nombreuses. Il n’était pas rare que le portier oublia que ce couloir menait à une porte bien opaque qui cachait des occupants retardataires.

La journée avait bien commencé. Le soleil de juillet avait dardé ses rayons avec beaucoup de générosité. De nombreux problèmes informatiques avaient eu pourtant le malheur d’énerver cette belle journée. Ce type de travail était toujours en porte à faux. Sans agenda précis, réservé aux changements, les extra n’avaient rien d’exceptionnel.

La fatigue avait été accentuée par la chaleur du milieu de journée. Elle régnait dans les bureaux et le conditionnement d’air ne parvenait plus d’en atténuer la moiteur. Les canicules devenaient par trop courantes. Notre homme n’aimait pas cela. Juillet, c’était aussi le mois pendant lequel les absences de personnel se ressentaient le plus. Beaucoup de collègues se doraient ailleurs sous le soleil. Lui, par contre, n’était pas intéressé aux vacances et restait plus souvent comme le dernier des Mohicans, caché à la vue de tous. Le travail et les problèmes subsistaient bel et bien.

Ce soir-là, en regagnant ses pénates, le soleil avait disparu derrière l’horizon depuis de longues minutes. La lumière perdait progressivement du champ par rapport aux luminaires des rues. La moiteur persistante ne se prêtait pas à une volonté de presser le pas.

Arrivé devant son immeuble, la concierge s’affairait encore avec son balai dans les mains. L’apercevant, elle s’arrêta dans son activité. Elle n’était aucunement étonnée de son retard.

Elle l’aimait bien, dans le fond, ce beau ténébreux qui disait tout en condensé.

Relevant la tête avec le sourire, elle ne manqua pas de se lancer dans une parole traditionnelle pour entamer une conversation. Elle savait que celle-ci resterait de courte durée.

- Belle journée, n’est-ce pas, M’sieur. Vous avez dû râler d’avoir à rester dans l’ombre de vot’bureau?, lui dit-elle.

- Vous avez raison, mais c’est pour la bonne cause, non? , répondit-il avec un sourire engageant, tout en disparaissant.

Encore une fois, vraiment du classicisme à l’état pur.

La concierge avait bien fait une allusion aux voisines de l’étrangeté de cet homme, si affable et si discret, à la fois.

Il s’empressa de monter les marches qui le menaient à son appartement. C’était sa seule activité sportive. L’ascenseur, comme toujours, il le reléguait à des gens moins fortunés du côté santé. Les rencontres, il n’aimait d’ailleurs pas trop.

A l’entrée de son appartement, de son antre, une porte blindée surprenante à plus d’un titre apportait une couche au mystère. L’habitude et, surtout, la révélation qu’il lui avait faite de travailler dans un secteur assez secret avaient suffit à apaiser la curiosité.

Avec la fortune, on approchait progressivement de ce qui l’excitait le plus dans la vie en dehors de la volonté de rester au top de la forme.

Sa véritable fortune, elle existait bel et bien, même si rien ne permettait d’en imaginer l’existence et surtout, d’en soupçonner la construction. Des frais limités aux minimum en dehors de ses passions contribuaient à ce niveau élevé.

Sa profession le gratifiait déjà très largement au-dessus du niveau de l’argent poche par rapport au commun des mortels. Des rentrées financières, encore plus substantielles, venaient encore d’une autre source moins évidentes.

Pendant la journée, les voisins et les collègues rencontraient Mister Jeckill. Une fois rentré chez lui, il se transformait en un Mister Hide plus vrai que nature.

Après quelques rangées de marches, il se retrouva donc devant la porte de son appartement, costaude pour refuser l’accès à tout éléphant. De multiples trous de serrures auraient pu faire penser que les bijoux de la Reine avaient élu domicile chez lui. Un trousseau de clé volumineux et la cachette surprise s’ouvrit, enfin, avec un bruit sourd.

Au début, rien d’anormal. Rien n’aurait pu prévoir de ce que l’on découvrirait au fond de son relativement modeste appartement. Derrière une porte tout aussi protégée dans l’arrière salle, une véritable caverne d’Ali Baba pleine d’électronique de toutes sortes se cachait.

Il y entra. Rien n’avait changé depuis la veille au soir. Il savait que cela devait être le cas, mais, soupçonneux, il aimait toujours mieux s’en assurer. Au centre, cinq PC, dernier cri, trônaient en maître sur le large bureau. Même le spécialiste aurait eu du mal à imaginer l’existence d’une telle technologie.

Des ordinateurs, des serveurs, pour la plupart, continuaient imperturbablement à clignoter tel un arbre de Noël. Le modem dernier cri, lui aussi, scintillait de tous ses feux et à toute vitesse, jour et nuit. Les écrans, au repos, derrière leur « screensaver », ne reflétaient pas l’activité interne de l’ensemble.

Ils allaient bientôt sortir de leur torpeur et entrer en fonctions dans le virtuel dès la première sollicitation.

Dans un esprit guerrier, il se mit au devant de ses multiples claviers et commença à pianoter avec vigueur pour entrer les sésames de toute cette armada technologique. Vic avait regagné son univers virtuel pour le meilleur et pour le pire.

Il allait, une nouvelle fois, se muer en véritable pirate des temps modernes. Si la guerre n’était pas son truc, la guérilla l’était bel et bien.

Le phishing, l’hameçonnage, comme diraient les Français, cette capture des informations des internautes, était son domaine. Les informations captées sur ses victimes passaient au travers de son cerveau démoniaque en utilisant les failles du système qui avaient accaparé son attention. Chaque nouvelle facétie lui apportait, manifestement, plaisir et satisfaction.

Délester les avoirs bien réels de certains avait quelque chose de très jouissif. Qui serait la victime, il ne cherchait pas vraiment à le savoir. Il allait prendre son pied. Peu importait l’importance des gains à engranger par ce piratage. Du jeu, lucratif et puis basta.

Les internautes étaient de grands naïfs. Par eux, il voulait arrondir ses fins de mois. C’était clair.

Les amateurs naturels du grand dieu dollar et les caractères narcissiques reflétés par les nouveaux réseaux sociaux apparus sur Internet étaient seulement ses préférés et les plus facilement repérables. De nouveaux outils tel que ”EgoSpace” avaient apporté le meilleur Cheval de Troie. Celui-ci avait intéressé les plus attirés par la notoriété à se retrouver avec tous ses attributs. La nouveauté, aussi, mais aux dépends de la sécurité. Trouver les noms et les mots de passe, d’abord. Les envoyer dans une base de données de plus en plus complète, ensuite.

Le soin apporté pour ne pas se faire repérer avait été porté au sommet de la technicité et de l’ingéniosité. Savoir jusqu’où aller trop loin était sa préoccupation. Quitter, pour un temps, une partie de son activité litigieuse, il pouvait l’assumer. Il avait le temps. La chronologie des événements, il la fixait lui-même. Rien n’aurait pu le pousser à transgresser ses propres règles rigoureuses.

Un sourire sarcastique s’ébauchait déjà sur ses lèvres. En général, le club des sondés s’agrandissait naturellement. Les nouvelles « recrues » se constituaient d’elles-mêmes.

Comme infrastructure et investissement de départ, il y avait ses ordinateurs et du matériel sophistiqué de toutes sortes.

Une machine qui n’était plus au sommet de ses ambitions, il la remplaçait par le nouveau bijou clinquant neuf avec lequel le vendeur le faisait habituellement saliver. L’investissement en matériel, il fallait, en effet, le réactualiser fréquemment. L’investissement humain, personnel, en recherche et en développement, il en était fan et ne comptait donc pas.

Les hyperliens complétaient son voyage dans Internet dont il connaissait le départ mais jamais l’arrivée.

Sa petite entreprise prit très vite forme avec beaucoup de succès successifs. A peine quelques mois suffirent pour faire ses premiers pas dans le piratage, avec résultats très performants. Le victimes non-consentantes, inconscientes des dangers de la navigation au travers de la toile, s’appuyaient souvent sur un manque de contrôle efficace baignant dans trop de confiance. Une publicité pour les préservatifs lui faisait toujours sourire de bon cœur : « Pour vivre heureux, vivons protégé… ».

En fin de semaine, il gardait ses comptes en parfaite balance et cela rapportait manifestement. Pas de morts sur ce champ de bataille, seulement un peu de dégâts dans le portefeuille des citoyens Lambda. Le jeu en valait la chandelle par le nombre de ses proies potentielles jamais par l’épaisseur du portefeuille de ses commanditaires involontaires.

Dans le côté obscur de son individu, il se nommait lui-même le « Grand Maître virtuel ».

Ce surnom, il se l’était approprié lors d’un de ses voyages à Malte. Là, il avait été émerveillé par la magnificence des règnes successifs des « Grands Maîtres de l’Ordre » dans l’histoire de l’île. Il y avait, d’ailleurs, trouvé une de ses planques en retraite.

Une place dans l’Ordre des Templiers le faisait rêver. Par la suite, il remonta le temps à la recherche de ses ancêtres fictifs. Rhodes fut également une des étapes de collégien. Le spectacle de sons et lumières auquel il eut alors l’occasion d’assister dans la jeunesse, restait dans sa mémoire et le remplissait d’orgueil et de passion destructrice.

Ce pseudo de « Grand Maître » de la virtualité, il ne l’utilisait évidemment pas dans ses contacts sur la toile virtuelle.

Il s’affichait avec des pseudo en cascades et échelons. Le vrai nom, écrit sur sa carte d’identité, n’existait que pour les collègues, eux, bien réels mais ceux-ci ignoraient tout de son activité nocturne.

12:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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