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16/10/2008

Le Grand Maître virtuel (02)

Le grand Maître virtuel_02.jpg(02) Une routine en couverture

« Tous les gens sont mégalomanes. Ceux qui le montrent, on les traite de malades ; ceux qui le cachent, de modestes. Comme tout employé modèle et, en fait, il l’était vraiment dans les attitudes et dans les gestes, Victor s’éclipsa de chez lui. », Fernand Vanderem

Ce lundi, la journée commençait dans l’excitation.

Comme dans toutes grandes villes, les files de début de semaine s’étiraient toujours un peu plus que le reste de la semaine. Paris en avait fait sa spécialité. La parenthèse des deux jours de week-end, propices à l’oubli du le métro-boulot-dodo habituel, était loin.

La radio l’avait annoncé, embouteillages et accidents, un peu partout. La saison d’été n’arrangeait plus rien comme on aurait pu s’y attendre. Était-ce la chaleur déjà naissante à l’origine de cette excitation maladive? Personne n’aurait pu dire. La métamorphose s’opérait, une fois, à bord de sa belle voiture. Les informations de la radio complétaient le tableau: catastrophes, attentats.

Tous cela n’effleurait que très vaguement l’esprit de Vic.

Vic n’avait pas trop à se plaindre de son trajet pour rejoindre le bureau. A peine trois kilomètres à vol d’oiseau. Il prenait néanmoins toujours sa petite voiture pour y aller.

Le vélo qui prônait, empalé, sur le mûr de son garage, aurait pu le conduire plus aisément et, certainement, plus rapidement. La taille de son PC portable, qui n’avait de portable que le nom, en avait décidé autrement. Son transport, testé sur les épaules ou en bandoulière ne lui avait pas donner satisfaction du côté portabilité. Il y avait renoncé et repris sa petite auto.

L’économie d’énergie à la mode, ce n’était pas son truc. Le sport, aussi, devait faire sans lui. Son vélo avait, depuis longtemps, pris un coup de vieux par manque d’entretien et devait certainement nécessiter un peu d’huile de-ci delà.

La chaleur du lit avait bien tenté de le retenir, fatigué par une nuit de sommeil trop courte. Ses heures de sommeil n’étaient pas très nombreuses en général mais assez pesantes, heureusement, pour le remettre d’aplomb dans un minimum de temps.

Accroc de ses “bécanes”, son addiction, pour elles, aurait pu être facilement comparée aux alcooliques ou aux drogués anonymes. L’informatique était toute sa vie. Pour ses 8 ans, son père, de retour d’un voyage pour une courte semaine, lui avait offert un ordinateur qui prenait dans ce temps-là tout l’espace de son petit bureau d’écolier. Ce cadeau avait changé sa vie. Au départ, le jeu l’avait passionné. Très vite, pourtant, il s’était tourné vers une utilisation beaucoup moins ludique, vers des activités moins futiles et surtout plus rentables. Tout y passait, vacances et argent. Il considérait cette passion comme un investissement.

Son besoin de compter en binaire se reflétait dans sa manière de penser très cartésienne, très logique. Vic était un fou génial, un « gourou », dirait la plupart de ses collègues. Le génie et la folie étaient souvent des comparses d’une même cause.

Le temps, c’était de l’argent et cela il n’était pas prêt de l’oublier. Pour se retrouver au top, le matin, pas besoin de la tasse de café comme l’aurait voulu la pub sur le café, entendue à intervalles réguliers à la radio. Parfois, il aurait aimé allonger le temps dans son appartement. La couverture que constituait son travail dans l’entreprise, avait ses lois. Il n’était pas prêt à les transgresser.

Au compteur des heures de sa Seiko, il venait de sonner 8:00. Le soleil, déjà haut dans le ciel, il s’en moquait éperdument. Il n’avait pas jeté le moindre coup d’oeil dans sa direction.

La petitesse de sa voiture expliquait la facilité apparente à jouer l’anguille dans le trafic. Quelques minutes de route avaient suffit pour rejoindre son entreprise.

A 8h08, le portier de sa Société qui l’avait reconnu de loin, lui fit un signe de la main après avoir levé la barrière.

Par la vitre ouverte, Vic avait bien entendu le portier qui avait tenté de lui dire quelques mots amicaux. Il ne les avait pas compris et n’en avait cure. Il se contenta de répondre par un sourire engageant. Sa place de parking, naturellement vide avait un écriteau, placardé au mur, qui annonçait en lettres majuscules : « Victor Vanderbist Département I.A. ».

Il laissa, très vite, derrière lui, sa petite voiture qui n’avait manifestement pas assez grandi pour remplir la place de parking qui lui était réservée.

Gravissant, quatre à quatre les marches de l’escalier, il avait atteint le 2ème étage et son bureau, sans rencontrer quelqu’un sur son passage. Il s’en félicitait d’ailleurs à chaque fois. C’est déjà ça de pris sur l’ennemi du hasard des rencontres toujours risquées.

Comme presque toujours, il était arrivé premier dans la place. Ses collègues n’avaient pas la même chance d’habiter à une telle proximité. Il se mit à consulter son courrier électronique et à écouter sa boîte vocale. Contrôler les programmes qui avaient tourné pendant le week-end, ensuite.

Dans l’équipe de la Société RobCy (Robots Company), située près de la Défense à Paris, il occupait la place qu’il avait postulée et ses collègues faisaient un peu paravent contre les atteintes de l’extérieur.

Il s’attirait les bonnes grâces de son entourage, il les endormait. Cela pourrait toujours servir par la suite. Ses collègues ne devaient jamais connaître la vérité dans sa totale complexité.

Psychologue, il savait s’attirer du monde à sa table de discussions. Celles-ci commençaient par des événements anodins comme il est naturel pour chauffer la conversation. Le lundi était particulier. Chacun avait à raconter ce qu’il avait fait au cours du week-end. Épisode délicat qu’il devait à tout prix faire dévier. Sujet trop dangereux qui aurait pu révéler son côté obscur. S’échapper surtout du détail. Un lapsus ou une erreur dans son emploi du temps par trop illicite pourrait se transformer en catastrophe.

Son curriculum vitae élogieux, son contrat d’emploi qui stipulait « Ingénieur en informatique » avec diplôme supérieur et qualification en intelligence artificielle devaient suffire. Il était payé pour cela et il s’employait à correspondre à ce profil bien loin du courrier du cœur et de la confidence.

Sa vie d’avant, à part ce qui était indispensable, personne ne la connaissait. Pas d’effet de scoop, motus et bouche cousue.

Au bureau, il y avait, Bob, son préféré, son opposé en tout, aussi. Petit, trapu, jovial à ne savoir qu’en faire.

Entre eux deux, il y avait une réelle complicité. Ils travaillaient d’ailleurs très souvent sur les mêmes projets. Si les opposés s’assemblent, ils en étaient une preuve vivante.

Le dernier en date résidait dans le domaine de l’intelligence artificielle adaptée à la médecine et à l’armée. Un projet ambitieux et innovateur qui par l’intermédiaire d’un robot miniature pourrait permettre une auto-consultation globale du bon niveau de santé d’un individu. Capteurs, palpeurs de toutes sortes en fibres optiques avant impulsions en retour sous forme de micro capsules imprégnées dans les tissus des vêtements. Information transmise ensuite par satellite à l’organisme habilité pour réagir avec efficacité dans les plus brefs délais. Un budget important avait été alloué pour atteindre l’objectif de la miniaturisation maximale. En retour, ces diagnostiques ambulatoires et sans l’aide d’aucun médecin en première instance, pouvaient aider à distance pour remédier à la « panne » corporelle. On pouvait considérer cela comme un système de GPS destiné à la santé de l’individu. Le cerveau fertile de quelqu’un avait imaginé un système qui s’auto-corrigerait jusqu’à éliminer complètement l’entremise du médecin.

Un micro-ordinateur mi-analogique, mi-numérique de conception originale, avait été conçu dans cette tâche.

Le projet progressait mais on était encore loin de mettre la première phase en pratique. La miniaturisation, elle, était encore dans les limbes, au stade d’ébauche sur les plans.

Des tests avec deux singes avaient pourtant été entrepris et étaient encourageants. Des palpeurs, appliqués sur le corps de ces singes de laboratoires, recherchaient ce qu’il pouvait ressentir après certaines impulsions en gardant le plus de confort pour l’animal.

Le troisième larron de l’équipe, Gérard, était un gars assez moyen techniquement mais doué d’une diplomatie hors pair. Vic ne manquait pas de le caractériser souvent comme « faux jeton ». Grâce à lui, pourtant, le projet prenait de l’extension. Véritable fonctionnel de l’équipe, il préparait les expériences dans leur conception. Le Public Relation des projets, c’était lui. Vendeur, dont le rôle était de convaincre les autorités responsables du bien fondé de la vision de l’équipe à la base. L’armée était très intéressée. Les budgets devaient, donc, trouver les ressorts en retour avec la même ampleur des investissements consentis.

Le dernier, c’était le chef, Bill. Lui, on ne le voyait presque jamais. Trop occupé à voyager dans les filiales ou à la Corp. En voyage ou à son domicile, à 70 kilomètres du bureau, il se reliait à l’équipe par des connections haut débit. Il ne se présentait qu’à des moments stratégiques et personne ne s’en plaignait. Sa confiance envers l’équipe était entière. Justifiée et réciproque.

Dans la pièce, la partie réservée aux humains était déficitaire par rapport à celle qu’occupait machines: câbles, modem clignotant en arbres de Noël. Vic avait eu la chance d’avoir une grande baie vitrée vers l’extérieur et la ville. La vue, par ce beau temps, en valait la peine. Il avait perdu pourtant l’habitude de jeter le coup d’œil vers cet horizon.

De retour, le regard sur la lucarne de son écran d’ordinateur, Vic tombait sur une série de mails bien serrés qui se bousculaient pour garder la primeur de l’information. Des rapports et minutes de meeting, très souvent. Des idées pour améliorer le « machin » s’y trouvait aussi.

Ce matin là, pourtant, un courrier attira son attention. Il émanait du nouveau vice président et Vic était copié. Il se mit à lire patiemment mais tout de même avec anxiété.

« Messieurs,

Par la présente, le Comité du Direction a décidé de réduire les budgets alloués au projet surnommé « AutoScan ». De plus, le délai de livraison a également été écourté de six mois. Les objectifs du projet sans être fondamentalement diminués dans les principes seront néanmoins amputés dans une première phase et limités au niveau de la pré miniaturisation. »

Vic s’arrêta dans sa lecture et la rage au cœur de ne pouvoir aboutir à l’efficacité ultime prévue au départ. Il était clair que l’aspect le plus rigoureusement financier avait pris le pas sur l’efficacité du projet. Les militaires avaient-ils aussi raboté la décision? Le civil médical, le plus sceptique, avait déjà moins soutenu le projet. Le projet était-il repoussé aux calendes grecques?

Il se surprit à s’entendre murmurer entre les dents : « Ces financiers seront toujours les gâches métiers incapables de comprendre la finalité des choses ».

Du côté de la porte d’entrée blindée, le déclic d’ouverture se fit entendre. Bob et Gérard apparurent ensemble. Ils discutaient avec fébrilité et leur conversation était entrecoupée de rires qui ne méritaient pas le qualificatif de « silencieux ».

Visiblement, ils avaient encore une fois enduré des bouchons sur la route. Des gestes amples émaillaient les descriptions des parcours pleins de multiples embûches pour y apporter le réalisme.

Vic n’avait pas encore retrouvé l’apaisement. Curieux, ils se ruèrent vers lui avec précipitation et fébrilité.

Mis au courant de la situation, Bob, sanguin, entra dans une colère noire. Gérard, par contre, avait manifestement été mis au parfum précédemment et sa colère n’était déjà plus, en apparence, qu’un lointain souvenir.

Le rituel passait avant l’extraordinaire et l’équipe se rassembla en un véritable pèlerinage quotidien vers l’endroit des conciliations, la cafétéria.

Le café chaud devait avoir lentement raison de la colère de Bob.

- Crois-tu qu’on arrivera dans les temps avec la première phase du projet? , demanda-t-il, peu rassuré, à Vic.

- Je sais que d’après vous deux, un planning a toujours été fixé pour se rendre compte des retards , intervint Gérard, cynique.

Paroles qui, naturellement, remirent Bob à nouveau sur les rails de la colère.

Vic effaça son trouble par une impassibilité feinte.

Les échos des haussements de voix avaient pourtant excité les deux singes qui se trouvaient dans le local d’à côté. Il fallait très vite calmer les nerfs des animaux et leur apporter quelques calmants sous forme de friandises. Les expériences de la journée auraient pu être déforcées par une contagion de mauvais aloi de l’humeur des humains.

Vic s’en chargea naturellement. Les singes sautaient, se renversaient sur eux-mêmes avec des rictus qui n’avaient qu’un très loin rappel avec celui de l’homme.

Quelques bananes et friandises encore vertes calmèrent heureusement très vite cette fébrilité transmise par Bob.

La fébrilité des uns et la colère de l’autre étaient déjà retombés quand il quitta le local.

Bob et Gérard étudiaient déjà, sur la table de travail commune, avec les plans qui reliaient les fils du projet, court-circuité, réduit très probablement par les autorités de la finance.

Une anecdote maudite de plus pour Vic, un éclat pour Bob, une confirmation sans effusion pour Gérard. Chacun avait sa manière de réagir à l’événement à sa mesure.

La journée se poursuivit sans beaucoup d’entrain ni d’événements perturbateurs nouveaux.

Les tests furent entrepris pour occuper les esprits comme l’opium des esprits. L’intelligence naturelle des humains, il fallait l’introduire dans celle qu’on appelait « artificielle ». Et cela était leur besoin intime.

A la fin de la journée, plus aucun reliquat de l’incident du matin ne fut remis en chantier.

Vic s’en retourna avec le sourire feignant ne plus s’en souvenir.

Il s’apprêtait à enlever le masque qu’il avait placé pendant cet espace de temps diurne pour l’échanger contre une présence moins avouable de son activité nocturne.

Le Grand Maître virtuel allait reprendre du service du côté obscur de son individu.

De ce côté-là, aussi, le lundi était un jour particulier.

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