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06/10/2008

Le Grand Maître virtuel (12)

Le grand Maître virtuel_12.jpg(12) Repos programmé.

Quand le mort repose, laisse reposer sa mémoire ” Ben Sira

Le week-end qui suivit, Vic s’octroya quelques vacances dans sa deuxième résidence à Malte. C’était sa contrepartie à sa rigueur. L’exclusive contre l’exclusive.

Il avait réservé une place en première dans l’avion de ligne. Il restait toujours loin de tous touristes qui devaient pulluler en cette saison.

A bord, comme reflex, il sortit son portable comme il avait deux heures devant lui. Pour avoir déjà subit son ‘non’ catégorique, l’hôtesse ne le dérangea plus. Le champagne, oui. La conversation, même avec le beau sourire, il valait mieux chercher ailleurs.

Il aimait le côté monotone du bruit des réacteurs. Les nuages qui défilaient par les hublots n’eurent d’ailleurs aucune chance d’attirer son regard blazé, l’espace d’un coup d’oeil. Le temps passa vite perdu dans des plans machiavéliques mais rêveurs.

A peine, les derniers rivages de la Sicile s’estompaient que l’avion commença à descendre précédée d’une voix douce l’annonçant dans un laïus parfaitement rodé.

Il jeta le premier regard vers le hublot, par habitude.

L’île de Malte apparut très vite. Toute petite, au départ et s’accompagnant de ses deux alter ego bien plus petites encore. D’abord, au centre, la ville de Mosta avec son dôme en téton apparut derrière le hublot sur la colline qui surplombe le reste de l’île. Bien vite, cependant, la capitale maltaise, La Valette apparut tel qu’un vaisseau de pierre calcaire doré. Fier, cet esquif pierreux fendait les eaux bleues de la Méditerranée surplombées d’un soleil en pleine forme. Cette impression, décrite dans les guides touristiques, restait inchangée comme une ville endormie depuis sa fondation depuis trois siècle. Cité bâtie par des grands et pour des grands gentilshommes qu’étaient les chevaliers organisés en guilde. Dirigée en alternance par ces Chevalier de l’Ordre de Saint Jean en provenance de tous les horizons de l’époque. Vic aimait leur histoire. Rejetés de Jérusalem et de Rhodes, ses héros avaient dû défendre leur existence par des effets d’armes de hautes gloires. Le fort de Saint Elme protégeait encore la ville et le port de bateaux en provenance d’orient et d’occident. Cet éperon rocheux trouvait une harmonie avec des rues rectilignes, en croisillons équerres parfaits pour apporter le rationnel au service de leur stratégie. Vic aimait cet esprit de rigueur.

Miniature pour un habitant de San Francisco, La Valette avait ses rues plongeantes dans la mer. De multiples clochers confirmaient la piété toujours respectée par les habitants.

Atterrissage rapide. Pas de bagage. Dédouané, il se retrouva à l’extérieur de l’aéroport.

Les bus avec les ex-voto, les images de sainteté de couleurs vives apportaient l’exotisme au touriste qui pouvait le voir. Ce n’était pas le cas de Vic.

A destination, sa maigre mallette d’une main et son PC en bandoulière, il se dirigea vers le taxi le plus proche.

Sa villa ne se situait pas sur l’île même mais sur celle de Gozo, tout à côté. Il aimait transiter par la capitale médiévale ne fut-ce que le temps d’une courte promenade en taxi, à la recherche d’un bateau rapide. Toute adresse est tellement exotique, tellement bizarre qu’il valait mieux l’écrire sur papier que de la prononcer. L’anglais ne s’accordait pas encore à cette prononciation même si c’était la langue usuelle.

Marsaxlokk, la ville de sirocco, nom typique guttural n’était qu’un exemple parmi bien d’autres. Mais, cette fois, destination à pleine vitesse vers Gozo et Marsalform, station balnéaire principale, marina d’où la villa de Vic était visible, plantée pas bien loin à l’ouest.

La mer turquoise entourait cette ville plantée au bout de l’île comme un éperon.

Il venait se ressourcer comme dirait les touristes mais pas à leur manière classique. Les moments de cogitations viendraient plus tard. Il voulait se donner une parenthèse pendant ces quelques heures de repos.

Sur Gozo, le taxi se dirigea vers sa planque de second niveau. Autour, aucun voisin à moins d’un kilomètre à la ronde, les pieds dans l’eau.

Véritable mausolée dédié à la solitude ou cocon à l’épreuve des intrus. Il eut vite fait d’oublier la petite auto, le boulot par le dodo réparateur. Cette solitude, il se la considérait comme les moments privilégiés de la vie toujours en solo.

Lundi, comme toujours, il y aurait les heures supplémentaires tout aussi solitaires, mais c’était encore loin. Nous étions le week-end et il réussirait, c’était écrit, à passer des moments magiques.

Il devait repartir, comme toujours, en homme neuf avec des idées neuves et originales.

Sous le parasol, surtout, pour ne pas revenir avec un teint trop cuivré et devoir donner son emploi du temps avec trop de précision aux collègues. Expliquer quel banc solaire avait servi pour lui donner ces couleurs pain d’épice, c’était pas trop son truc. Il s’endormit.

Dans son rêve, il imagina Bill qui s’était payé une petite virée en ville avec sa dernière conquête. Sans insister, il avait proposé de multiples fois de se revoir pendant les week-end.

Bill ne comprenait pas pourquoi ce grand blond n’avait pas encore découvert l’âme soeur et pourquoi il ne dépensait pas plus pour profiter de la vie.

- « Tu es un ascète », lui répétait-il très souvent avec un sourire en coin. « Une petite bouffe entre copains et copines te ferait le plus grand bien du côté couleur », complétait-il dans le même temps frisant l’ingérence. Une grimace suivit de colère se peignait sur les traits d’un Vic toujours en visite chez Morphée. Il était presque près de bondir à la gorge de Bill.

En fait, ces idées-là correspondaient précisément à tout ce qu’avait Vic en horreur. Cela, rendait ce beau taciturne, inquiet et mal à l’aise.

Installé à dix mètres à peine de la mer, le léger ressac et son humeur irascible le réveillèrent.

Le réel était là. La crique à l’entour rendaient l’endroit idyllique. Les arbres n’étaient pas nombreux mais, donnaient par leur rareté une couleur tranchée à ce cadre paré de bleu vif. Le café turc ne fumait plus dans le petit verre devant lui préparé avant son sommeil.

Le regard vide, fixé sur la mer sans la voir, il lança sa vision intérieure travailler. Rêvasser et rechercher les idées au plus profond de lui-même.

Ses yeux photographiaient instinctivement le paysage dans sa rétine. Bien plus tard, il le savait, il n’aurait eu aucun mal à décrire avec précision le charme de l’horizon sans l’appareil numérique qu’il réservait à la ‘gent turista’.

Pour lui, le concret n’avait rien de vrai dans l’immédiat. Il ne le passionnait pas. Le virtuel était son terrain privilégié.

C’est alors qu’un déclic, qu’une idée géniale jaillit de son passé profond.

Étudiant, il y a près de 20 ans déjà, il avait écrit un programme en avance sur son temps qui permettait d’augmenter considérablement les chances de gagner en Bourse.

Son utilisation lui avait même permis d’arrondir substantiellement son maigre budget que lui concédait son père assez chiche avec lui. Une bourse apportait, chaque année, trop peu d’oxygène nécessaire. Il terminait toujours ces années avec distinction. Un investissement sur un futur très rentable, après coup, investissement sans reproche.

Vic, cartésien jusqu’au bout des ongles, avait brillé dans toutes les matières qualifiées de sciences exactes. Il le savait sans ostentation.

Les souvenirs lui revinrent par touches colorées de péripéties réussies ou ratées.

- « Comment s’appelait-il ce fameux programme? », se demandait-il mentalement.

Le mot « martingale » lui vint tout de suite comme le mieux adapté au mode de pensée « Vic » jeune adolescent.

Fébrile, il se plongea immédiatement sur son PC et orienta ses recherches par les voies nominatives et datées.

Le programme de recherche ne mit pas très longtemps à le trouver.

« Mais, c’est bien sûr ! », s’exclama-t-il presque tout haut « martagal.bas » un fichier en langage basic. Huit caractères maxima pour les noms de fichiers.

Il fallait maintenant se rappeler des fonctionnalités et des techniques.

Cela ne devrait pas me prendre trop de temps, pensait-il confiant.

Deux heures, plus tard, il en avait fait presque le tour. Quelques notes prises au passage, quelques bribes d’instructions, un organigramme et le tour était joué. Il en avait même évalué les faiblesses et les mises à jour qu’il fallait y apporter pour le remettre en piste. Le fond, la finalité et l’efficacité démoniaque étaient pourtant présents et intacts.

En gros, le look ne correspondait plus aux goûts du jour, comme seule obsolescence. Relooké, le programme aurait été bon car l’algorithme tenait toujours la route.

Les performances boursières devaient clairement être au bout du chemin. Un projet naissait déjà dans son esprit. Ce qu’il allait en faire se clarifiait plus il y réfléchissait.

Tout à coup, un réveil cinglant le ramena à des considérations plus terre à terre. La faim, insidieuse avait miné son corps trop penché vers les choses de l’esprit.

Un dernier ouzo bien frappé pour temporiser cette faim calamiteuse fut sa dernière tentative. Les cogitations primordiales devaient trouver un intermède et Vic connaissait le moyen de le réaliser avec les meilleures chances de succès. Dans son agenda, en place de choix, il y avait un numéro de téléphone du plus grand restaurant de l’île.

Dès la deuxième sonnerie du téléphone, une voix doucereuse retentit à l’autre bout à cheval dans un mélange d’anglais et de maltais. Le nom de référence qu’il donna eut la force de tous les sésames de la terre. Changeant alternativement de langue, partagé entre confusion et obséquiosité, cela prenait des accords de nouvelle langue tout à fait amusante.

Malgré sa présence rare sur l’île, son nom restait gravé dans le souvenir dans la mémoire des commerçants avisés.

Quand le taxi arriva, la nuit noire avait déjà envahi le ciel.

Le hasard fit que le taximan n’était pas inconnu non plus. Les bons pourboires avaient aussi donné, comme il se doit, une mémoire éternelle à son récepteur. Comme l’anglais n’avait pas eu l’heur de pénétrer ses neurones de grecs d’un temps jadis, le chauffeur eut une conversation limitée pour l’essentiel à des courbettes, des sourires d’une largeur sans pareil. Cela faisait sourire d’aise, Vic.

Le restaurant apparu dans le pare brise de la voiture. Un garde chiourme s’affairait autour de la Cadillac qui précédait. Le taxi de Vic s’avança lentement et à la vue de l’occupant, une réception « cinq étoiles » s’empara de sa personne. Le pourboire au taxi-man permit d’apposer une nouvelle couche indélébile aux souvenirs.

Un garçon tout de blanc vêtu à l’accent parfaitement british lui fut assigné pour le reste de la soirée par le maître d’hôtel. La grandeur de la carte n’avait d’égal que celle des montants qui suivaient une description à rallonge des plats servis. Un trio jouait dans un coin des notes internationales ou mêlées d’accent de bouzoukis pour meubler les oreilles les plus exigeantes de sons enchanteurs.

Le sommelier avait un faible pour les connaisseurs.

« Doctor Vic Vanderbist », comme il l’appelait pompeusement, amusait notre héro. Le sommelier jouissait avec son hôte en prodiguant les meilleurs conseils à son illustre oenologue.

La nourriture était somptueuse. Le repas dura bien plus que deux heures. Pas besoin d’ajouter qu’il fut à la hauteur de l’espérance des hôtes.

Le « Grand Veneur » savait reconnaître ses hôtes de marque.

Quand de petits extra en monnaie sonnante et trébuchante existèrent la note, les déférences n’eurent pas de pareil. Le « merci » était servi en toutes les langues connues.

Ce week-end d’exception, Vic perdait complètement toute obligation d’économie.

Il aimait l’île et l’île le lui rendait bien. Peu importait la dépense. Cela ne faisait pas partie des préoccupations du pouvoir des idées.

L’autre vie reprendrait bien assez tôt dès que la parenthèse serait refermée. Une minute, il voulait seulement la prolonger à l’extrême.

Il ne reviendrait pas les mains vides. Son nouveau projet remontait progressivement dans l’échelle des valeurs au niveau des grandes priorités.

L’ambition et réussir, Vic en avait fait sa religion.

Dieu, c’était lui. Pas besoin de tierce personne pour cela.

 

12:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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