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30/09/2008

Le Grand Maître virtuel (18)

Le Grand Maître virtuel_18.jpg(18): Le contrat d’amitié

« Le problème du contrat est de savoir sur quoi il se fonde. », André Glucksmann

Vic rentra tôt. Chercher quelques victuailles, un rideau qui couvrirait la porte de son antre, cadre de son intimité.

Du côté boissons, il était paré. Le vin et les bouteilles chantaient bon les meilleures crus et l’excellence des sources d’approvisionnement. Les étiquettes prestigieuses en faisaient foi.

Il dressa la table ronde pour deux convives de marque avec le chic que le meilleur hôte aurait pu imaginer. Le souvenir de ses sorties de haut vol de sa jeunesse constituait encore la meilleure préparation à son savoir faire.

De trop rares moments pour faire la cuisine étaient permis dans son emploi du temps trop chargé, relié à la technique et à l’innovation.

Vic avait cependant des dons innés ou simplement transmis par son père qui aimait, le dimanche, faire la cuisine pour la famille. Un ou deux bouquins de cuisine garnissaient une étagère de la bibliothèque en souvenir de cette époque glorieuse mais ils avaient jauni et n’étaient certainement plus au goût du jour. Ils étaient, par contre, tout à fait submergés par une foule de livres, de manuels de toutes sortes qui avaient un lien quelconque avec l’informatique et de ce qui se rapprochait de près ou de loin avec les sciences parlant de l’étude du cerveau.

Vic voulait en imposer à son « employé » en une étape mémorable. Il voulait surtout concrétiser ce qu’il avait ressenti dans la personnalité de Grégory: un synchronisme de motivations, de compétence et de volonté de réaliser les objectifs sans tergiverser sur les moyens à mettre en oeuvre.

La mise en scène était parfaite et la fin justifiait les moyens et pas l’inverse.

L’appartement n’avait plus été renouvelé depuis un certains temps. Vic y passait trop peu de temps utile vis-à-vis de la tâche et pour y consacrer trop de frais. Le mobilier d’époque n’avait cependant pas pris trop de rides. Le soleil n’y entrait pas. Pas de fumée de cigarette pour auréoler les plafonds. Peu de déplacements en pagaille. Pas de visites inopinées. Un petit rajeunissement seul s’imposait.

Seule une lumière tamisée, filtrée parvenait à croiser le fer avec le temps.

Une garçonnière avec en plus, une table dressée, cette fois, au milieu. Vic aurait pu croire à une rencontre d’un troisième type surnaturelle.

A 19:30, la sonnette retentit. Elle était une surprise en elle-même. Grégory était là. Évènement marquant pour l’appartement et pour l’homme des lieux qui n’avait pas vu le moindre visiteur.

L’ascenseur mena Gregory devant la porte de son employeur.

Vic en avait dégoupillé la plupart des serrures de sécurité pour ne pas perdre de temps et pour ne pas paraître maniaque ou paranoïaque.

Un sourire pour toute réponse à un manque de palabres et de questions superflues en préalables.

- « Salut Greg. On n’a pas jamais assez en sécurité de nos jours », lança-t-il en suivant le regard de son visiteur. « J’ai fait installé cela quand j’ai entendu parler d’un cambriolage dans le quartier ».

Ce n’était pas vrai. S’il avait eu réellement lieu, il n’en aurait jamais été averti. Le vraisemblable suffisait toujours dans les situations les plus scabreuses et Grégory n’y pensait, visiblement, déjà plus.

Une fois entré, Grégory conserva son sourire s’entourant d’une certaine gène perceptible.

Vic se sentait aussi mal à l’aise que lui. Son rôle de présentation et de tour du propriétaire était nouveau. Pour se retrouver une bonne heure plus tard, il aurait bien pu dépenser une fortune.

Pourtant, la gène s’estompa bien vite. Grégory avait emporté son portable et il le déposa à côté de celui de Vic qui prônait temporairement ouvert sur la table de salon. L’appartement devait faire penser à un lieu du culte entièrement dédié à la maîtresse « informatique ».

Avec entrain, Grégory commença à démontrer sa part de développement. Présenter ses ambitions pour un futur bien étudié allait être réservé pour l’apothéose.

Vic le remercia. Pour faire bonne figure, l’obligea à temporiser cet engouement fougueux.

- « Nous avons tous le temps pour faire discuter nos deux bécanes en stéréo et en crescendo. Prenons l’apéro pour commencer. Ensuite, le poisson qui en a marre de nager à fonds perdus, la volaille en pagaille, le fromage qui se répand en courants et le désert sur son 31. Et surtout pas de conversation sérieuse avant le café » conclut-il avec le plus de verve possible pour huiler l’atmosphère.

La manière de Vic de présenter le menu à Grégory ne semblait pas déplaire à ce dernier.

Pour initier les ouvertures de coeur, il s’enquit auprès de son hôte, du choix de l’apéritif.

Le bar du salon ne manquait pas de choix. La discussion franche s’instaura dès l’abord. Des choses sans importance qui sont là uniquement pour planter le décor de la personnalité de son hôte.

Grégory avait 27 ans. Son expérience, il l’avait volée de ci de là avec justesse, efficacité et la fougue de la motivation.

Roumain, mais descendant d’une famille polonaise émigrée, il avait étudié à la dure. Un père très exigeant au côté d’une mère complaisante complétait un tableau de famille aux équilibres subtils. Les études de Grégory avaient toujours été faciles, considérées comme un jeu de dominos dont il connaissait toutes les ficelles et dont il trouvait les lauriers sans partage en fin d’année. L’université avait été le point d’orgue comme ingénieur en informatique. Véritable passion. De cette vision du bien fondé, du cossu de la gente sécurisée et bourgeoise, il n’en avait pas vraiment du mépris. L’envie semblait le guider. Les chemins les plus aventureux lui plaisaient. Ce qui ne voulait pas dire qu’il s’embarquerait sans avoir une foule de garde fous. Les trompes l’oeil n’étaient pas son genre. Juste un peu trop de fougue impulsive.

Le repas se déroula dans la grande camaraderie. Le « tu » avait depuis longtemps effacé le « vous » de tradition.

Arrivé au café, sans qu’un feu vert ne fût donné par aucun d’eux, pour ouvrir le « bal », ils se trouvèrent côte à côte devant les PC.

- « Quand tu as décidé de lancer la première version de notre programme, j’ai su que cela allait intéresser beaucoup de monde. C’était écrit. » constatait Grégory. « Quelques jours après, j’ai acheté le magazine qui contenait le freeware et je l’ai essayé.

Le visage de Vic marqua le pas, tandis que Grégory continuait.

- « J’ai été très étonné de ressentir un certain ralentissement de ma machine. Mon antivirus n’avait pourtant rien détecté d’anormal.

Cette fois, Vic sentit une rougeur au visage et la transpiration suinter sur le corps entre les omoplates.

L’air innocent, Vic répondit, victime de son propre stratagème, l’air dubitatif:

- « C’est bizarre, Pourquoi en serait-il ainsi? Laisse-moi examiner ton problème. »

L’air le plus naturel du monde, Vic, semblant comparer les versions, s’empara du PC de Grégory et s’empressa de transférer sa propre version contenant l’antidote à son piège, antidote qui devait annihiler tous les effets nocifs présents et à venir.

Son tour de magie effectué, il simula une continuation dans sa recherche. Le forfait avait été effacé mais pas de la vue experte de Grégory. Eradiquer par le transfert d’autre chose aurait pu passer la rampe d’un observateur moins expert. Pas de Grégory.

- « Non, je ne vois rien d’anormal », conclu Vic avec l’accent le plus sincère possible, sans perdre un instant le PC de l’oeil.

« Mais, au fait, qu’as-tu envie d’inclure dans le soft? » fit-il pour détourner l’attention sur son forfait.

- « Élargissons notre horizon », dit Grégory de manière victorieuse et péremptoire.

Vic avait cru jouer son va-tout de passe-passe, mais ce qu’il ignorait c’est qu’il ne venait que d’apporter confirmation aux soupçons de son interlocuteur.

- « Oui, élargissons. Pensons à un futur plus juteux encore. », fit Grégory enflammé, près à lancer l’estocade.

Pris sur le fait, Vic constatait par ce langage, tinté d’un certain mystère, que son subterfuge avait été dévoilé. Ses joues ne tardèrent pas à s’empourprer sans qu’il ne puisse en atténuer les effets. Les paroles lui manquaient pour présenter le bouclier bien nécessaire. Grégory continua sur sa lancée.

- « Capter les informations perso par l’intermédiaire d’un outil qui attirerait la convoitise, c’était génial. Mais, il y a mieux. », fit Greg.

Le plan de Vic était découvert avec les preuves en sus. L’élève se voulait plus efficace que le Maître. Celui-ci avait tout à coup vieilli de dix ans. Les boucliers de la sécurité qu’il avait mis en place à l’aide de temps, de patience, n’avaient pas suffi.

Voilà qu’un jeune s’était payé la tête de son maître à danser.

 

12:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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