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12/08/2008

Le Grand Maître virtuel (35)

Le Grand Maître virtuel_35.jpg(35) Le panache flétri

« Ne méprise jamais la dignité en faveur du panache. » Anita Nair

Plus les instants passaient, plus Greg savait que le destin avait changé sa voie. Les choses étaient claires, il savait que le bout de chemin était à portée de vue. Un long tunnel obscur, à l’abri de la lumière, se présentait devant lui. Les différents paquets qui gisaient ostensiblement dans le salon n’auront manifestement aucune chance de prendre le large et satisfaire leur acheteur.

Coincé, il se sentait avoir des boulets énormes au pied. La cage, il sentait qu’elle n’allait plus rester longtemps entrouverte. Les policiers s’étaient présentés à lui. D’une voix mal ajustée à la circonstance, Greg eut encore le courage de demander si les policiers voulaient quelques choses à boire.

Comment limiter sa responsabilité qu’il savait entière? Jusqu’à quel point de l’enquête, étaient arrivés les inspecteurs qu’il avait devant lui?

Les neurones de Greg brûlaient une énergie folle en réflexions dans toutes les directions.

Laisser parler et voir venir. Voilà, la décision finale. Le jeu de la cigale avait du plomb dans l’aile.

Avec les verres en main, il s’assit en face de ses visiteurs du soir. Donnant l’impression d’un maximum d’innocence, il lança le dialogue.

- Alors, Messieurs, que me vaut l’honneur de votre visite dans ce coin perdu ? 

- Je crois que vous vous en doutez. Je n’irai donc pas par quatre chemins. Nous sommes ici pour vous arrêter. 

Cela ne commençait pas trop bien mais correspondait aux perspectives sans surprises.

- Qu’avez-vous à me reprocher ?», relança-t-il avec l’accent de l’innocence.

- Pas mal de griefs. Je suis bien obligé de vous le dire. » répondit l’inspecteur avec un sourire en coin.

Il se prit au jeu en chat qui explique à la souris le pourquoi de sa petitesse devant le rouleau compresseur de la justice.

Tout fut raconté d’une traite en bouchant toutes les pièces du puzzle dans un ordre qui ne correspondait pas nécessairement à la chronologie réelle. Qu’est-ce que cela changerait d’ailleurs? Peu importait d’ailleurs à condition qu’en fin de partie, le puzzle n’ait plus de trou à combler.

Greg semblait toute ouïe comme s’il allait apprendre quelque chose sur sa vie récente. Il n’en laissait rien paraître mais subissait le pire des supplices. Il aurait donné la fortune qu’il avait garée en banque sans la moindre hésitation, pourvu que cela finisse au plus vite.

Au bout d’une demi heure, le monologue arriva à sa fin, Greg se sentait près de l’effondrement. Toute sa superbe avait fondu. Il n’avait jamais eu à subir un tel déshonneur sans pouvoir se défendre.

Bredouillant, la transpiration au front, il se rappelait, tout à coup, de Vic qui avait applaudit quand lui-même l’avait projeté dans les cordes. Les « Bastos, c’est toujours plus facile à donner qu’à recevoir » aurait dit Michel Audiard, dans la voix de Gabin pour cadrer avec la situation.

- Messieurs, à part le timing, je suis obligé de l’avouer, vous avez énuméré les points principaux qui ont hantés les jours du mois qui vient de s’achever. Je suis votre homme, bien malgré moi”.

Ce fut ses derniers mots avant de se voir accroché des bracelets dont il n’avait vu l’existence que dans les films de son enfance. Encadré de ses nouveaux gardes du corps, Greg quitta cette maison qu’il avait rêvé depuis très longtemps. Il n’avait pas encore le temps d’en faire les contours. Le désespoir se lisait sur ses traits en entrant dans la voiturette qui les ramènerait vers le point de départ. Le temps avait passé trop vite.

A la tête de cette fortune, vite faite, Vic aurait choisi la douceur. La question, style, « Comment dépenser, au mieux, l’argent? » aurait pris une échelle de temps élargie. Mais Vic, c’était de l’histoire ancienne.

Les neurones de Greg, eux, auront simplement été mis entre parenthèses dans ce sport de l’extrême. Une construction d’un château en Espagne avec en fin de parcours un château de cartes.

Un scénario complet ne réussit que dans la préparation minutieuse de toutes les étapes de la mise en scène avec la sortie du spectateur et des risques cachés des commentaires.

Vic avait eu deux entreprises. Une de jour et une de nuit.

Celle de jour, lui avait permis d’assurer, de rassurer avec un bonheur calculé, mitigé dans des contraintes précises.

Celle de nuit, apportait des rêves et des ambitions en équilibre sans couverture morale mais avec un passe-temps en remue neurones. Donner une correction à celui qui n’avait pas compris quelques règles de base de la vie, il avait aimé. L’argent était le nerf de la guerre, sans plus. Outil de pouvoir de décision, obtenu par les vices des autres mais sans contrainte pour lui. Percer les failles du système mais en connaissant toutes les cartes et embrayer à la vitesse supérieure au bon moment sans casser la boîte de Pandore. Une devise aurait pu être « Think and do it, if ».

Greg, nouvel Icare, avait pris un autre envol, trop haut pour lui. Vic, son maître, son mentor, était resté à l’étage, du dessous. Étage de l’efficacité protégée par des gardes fous qu’il voulait garder toujours près à rétracter.

Le crime parfait restait à inventer. Le Grand Maître virtuel n’avait pas compté sur ce grain de sable du temps, cette couverture qui se rétrécit toujours quand on la divise.

Greg aurait eu encore plus à souffrir s’il avait compris le but final de l’action de Vic. Le jeu de « gagne petit » de Vic n’était qu’illusion. Son ambition était bien plus énorme qu’il n’y paraissait. De « Grand Maître virtuel », il serait monter au grade de « Grand Maître du Monde » sans ce coup du sort. « Vic », n’était-ce pas un diminutif de « Victoire »?

Jeu de qui perd, gagne?

Du côté positif, Vic avait aussi changé grâce à Greg. Plus humain, l’idée de partage de la solidarité sur un chemin parallèle. Il avait été guéri de son côté psychopathe pendant l’espace de quelques mois. Il avait même commencé à imaginer fonder une famille. Une femme? Pourquoi pas? Il fallait qu’il en sache un peu plus de cette moitié de population.

D’autres lois à digérer. Le sort ne lui en avaient pas laissé le temps.

Les victimes dans ce monde de la finance abrutie avaient fait coup double. Se débarrasser d’un crime financier et d’un crime de sang.

L’aventure en tandem de Vic avec son coéquipier, Greg, avait échoué à cause d’une « monogame » finale sans pédale douce.

Vic avait aimé le pouvoir dans son absolu, c’était sa force et sa faiblesse de n’avoir pas reconnu d’autre alternative. L’argent, il s’en foutait.

Grégory, lui, aimait l’argent pour l’argent et, en nouveau consommateur, ne comptait plus qu’à s’en servir comme d’une servitude.

Histoire très controversée par des sentiments multiples que celle de cet Icare d’aujourd’hui.

Entrer dans la grande histoire nécessitait un charisme et du doigté à toute épreuve. Greg n’en avait connu que la technicité. La fibre spéciale du génie du Grand Maître du virtuel ne l’avait rattrapé. L’élève n’avait pas pris le temps d’arriver au stade de son maître. Il venait de s’en apercevoir à ses dépends.

Le temps aura eu seulement le dernier mot. Il n’aime pas ni les mensonge, ni les erreur. Il explique tout à l’homme qui sait l’écouter.

Dans la voiture et la vedette qui les ramenèrent à la Valette, la vie de Greg lui revint en mémoire accélérée.

La Roumanie, tout d’abord, qu’il avait quitté, il y a bien longtemps.

Époque autoritaire sous la joute du pouvoir de Ceaucescu. Période pendant laquelle, seulement, les privilégiés gravissaient les échelons du pouvoir et parvenaient à vivre dans une opulence insolente.

Famille de paysans, ses parents n’en avaient jamais mené large. Aîné de quatre enfants, chargé de ses frères et sœurs, Greg avait été élevé à la dure. L’intelligence et une mémoire phénoménale avaient permis de sortir d’un futur tout tracé de paysan. La peur du lendemain et de ne pas avoir vécu comme dans ses rêves. Imperméable à son entourage.

L’informatique, dans son bocal fermé, semblait avoir été inventé pour lui. Très jeune, il s’y adonna dans ses seuls moments de délassement.

La fuite à Paris à l’âge de vingt ans, comme une impulsion qui provoque la fin des tourments.

La rencontre avec Vic qui s’enchaîna dans un accord parfait. Un Grand Maître du virtuel qui connaissait tant de filières. Une force tranquille qu’il avait voulu dépasser par méconnaissance des règles et des détails de la construction. Trop d’obligations qu’il ne pouvait assumer, trop pris par son ascension propre qui ne se partage pas. Des risques mal calculés. La chute brutale pris dans les filets de la police. L’intelligence n’y était pour rien.

Un nouveau départ se présentait désormais. Il l’imaginait déjà sans la solitude cette fois.

Peut-être dans une autre vie, bien plus tard, Greg aura-t-il l’occasion de se donner une autre chance. Le vol d’Icare se termine parfois par une renaissance et des rééditions.

La vie n’était décidément pas une partie d’échec comme les autres.

Pour les autres humains, les navigateurs du virtuel, le côté positif, c’est que leur monde avait à se féliciter, une fois de plus, d’un répit.

Jusqu’à quand? Question sans réponse mais pleine de surprises.

« Les mensonges n’ont d’importance que si l’on se fait prendre. », Christine Ockrent

 

 

Fin

 

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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